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Algérie, Libye et Tunisie scellent un accord historique sur le partage des eaux souterraines du Sahara

Les trois pays ont signé mercredi à Tripoli la « Déclaration de Tripoli », instituant un mécanisme permanent de concertation pour une exploitation équitable de l'une des plus grandes nappes phréatiques au monde.

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Algérie, Libye et Tunisie scellent un accord historique sur le partage des eaux souterraines du Sahara
Les trois pays ont signé mercredi à Tripoli la « Déclaration de Tripoli », instituant un mécanisme permanent de concertaCrédit · France 24

Les faits

  • La nappe du Sahara septentrional contient plus de 40 000 milliards de mètres cubes d'eau fossile.
  • 62 % des réserves se trouvent en Algérie, 30 % en Libye et 8 % en Tunisie.
  • L'accord a été signé le 29 avril 2026 à Tripoli lors d'une réunion ministérielle tripartite.
  • L'Algérie assure la présidence tournante du mécanisme pour trois ans.
  • La Tunisie a ratifié l'accord en janvier 2025 par décret.
  • Le mécanisme prévoit un suivi conjoint des niveaux d'eau et des risques de pollution.
  • La Libye est l'un des six pays les plus secs au monde, avec plus de 90 % de son territoire désertique.

Un accord tripartite pour une ressource vitale

Les ministres des Ressources hydriques de la Libye, de l'Algérie et de la Tunisie ont signé mercredi à Tripoli l'acte constitutif d'un mécanisme permanent de concertation sur les eaux souterraines du Sahara septentrional. La « Déclaration de Tripoli » consacre l'engagement des trois pays à intensifier la coopération technique et scientifique et à garantir une exploitation équitable de cette ressource non renouvelable. Ce système aquifère, l'un des plus vastes au monde, est exploité depuis des siècles via des sources et puits de surface, et aujourd'hui par des forages atteignant 1 000 mètres de profondeur. Les réserves, estimées à plus de 40 000 milliards de mètres cubes d'eau fossile, sont réparties sur 62 % du territoire algérien, 30 % du territoire libyen et 8 % du territoire tunisien.

Le cheminement vers la « Déclaration de Tripoli »

L'accord du 29 avril 2026 est l'aboutissement d'un processus entamé en avril 2024. Le 22 avril 2024, les chefs d'État des trois pays – le président tunisien Kaïs Saïed, son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune et le chef du Conseil présidentiel libyen Mohamed el-Menfi – s'étaient réunis à Tunis pour un sommet consultatif. Ils avaient alors acté la mise en place d'un groupe de travail conjoint chargé d'élaborer des mécanismes pour le lancement de projets et d'investissements communs. Le 24 avril 2024, un accord-cadre instituant ce cadre de coopération tripartite était signé en Algérie. La Tunisie a ratifié cet accord par décret en janvier 2025. La réunion ministérielle de Tripoli a permis de franchir une étape décisive en adoptant le règlement intérieur de l'instance, en approuvant ses contributions financières et en désignant l'Algérie à sa présidence tournante pour trois ans.

Un mécanisme de suivi et de quotas

Le nouveau mécanisme de concertation vise à prévenir la surexploitation et la pollution de la nappe. Sur la base de modèles mathématiques, « chaque pays se verra attribuer une quote-part », a expliqué Hussein al-Talou, chef de la recherche au ministère libyen des Ressources hydriques. « Les niveaux des eaux seront suivis ainsi que les autres risques comme la pollution. La gestion et le suivi seront assurés conjointement par les trois pays », a-t-il ajouté. Le ministre libyen Hosni Awedane a souligné la nécessité d'une « exploitation optimale » des réserves face « à la demande croissante en eau et aux changements climatiques ». Son homologue tunisien Ezzedine Ben Cheikh a salué ce mécanisme dans un contexte de « diminution de la sécurité alimentaire au Proche-Orient et en Afrique du Nord, liée à la rareté de l'eau, à la détérioration des ressources naturelles et aux défis climatiques ».

Des enjeux hydriques et climatiques pressants

La Libye, dont plus de 90 % de la superficie est désertique, figure parmi les six pays les plus secs au monde, selon l'ONU. La pression sur les ressources en eau s'accroît dans toute la région sous l'effet du changement climatique et de la croissance démographique. En Tunisie, des centaines de milliers de personnes sont déjà privées d'accès à l'eau potable. Les réserves d'eau fossile du Sahara septentrional, bien que colossales, ne sont pas intégralement exploitables. Une grande partie de cette eau est piégée à des profondeurs ou dans des conditions géologiques qui rendent son extraction difficile ou coûteuse. L'accord prévoit donc une gestion scientifique et concertée pour optimiser l'utilisation de cette ressource vitale.

Une coopération régionale renforcée

En marge de la réunion, des échanges bilatéraux entre la Tunisie et la Libye ont porté sur le renforcement de la coopération dans les secteurs de la pêche et de l'aquaculture. La participation du ministre tunisien de l'Agriculture, Ezzeddine Ben Cheikh, s'inscrit dans une dynamique de consolidation de la coopération régionale en matière de gestion des ressources hydriques, avec pour objectif de renforcer la sécurité hydrique et le développement durable. Cet accord marque une avancée significative dans la gestion des ressources partagées au Maghreb. Il démontre la capacité des trois pays à dépasser leurs différends politiques pour faire face à un défi commun, dans une région où l'eau est devenue un enjeu stratégique majeur.

Les prochaines étapes du mécanisme

Le mécanisme de concertation, désormais doté d'un règlement intérieur et d'un financement, devra mettre en œuvre les modèles mathématiques de répartition des quotas. Les trois pays devront également définir des indicateurs de suivi et des seuils d'alerte pour prévenir la surexploitation et la pollution. L'Algérie, qui assure la présidence pour trois ans, aura un rôle clé dans la coordination des travaux. Les prochaines réunions devraient permettre de préciser les modalités techniques du partage et de lancer des projets communs d'investissement. La réussite de ce mécanisme dépendra de la volonté politique des trois partenaires à respecter leurs engagements et à faire preuve de transparence dans la gestion de cette ressource précieuse.

Un précédent pour la diplomatie de l'eau

L'accord sur les eaux souterraines du Sahara septentrional pourrait servir de modèle pour d'autres bassins transfrontaliers dans la région. Alors que les tensions sur l'eau s'intensifient au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la capacité des États à coopérer sur des ressources partagées devient cruciale. La « Déclaration de Tripoli » envoie un signal positif: même dans un contexte de défis climatiques et de rareté, la diplomatie peut prévaloir. Reste à transformer cet engagement en actions concrètes sur le terrain, pour garantir un accès équitable et durable à l'eau pour les générations futures.

À retenir

  • L'Algérie, la Libye et la Tunisie ont signé un accord historique pour gérer ensemble la nappe du Sahara septentrional, l'une des plus grandes réserves d'eau souterraine au monde.
  • La « Déclaration de Tripoli » institue un mécanisme permanent de concertation, avec des quotas basés sur des modèles mathématiques et un suivi conjoint.
  • L'accord répond à des pressions croissantes: changement climatique, demande en eau croissante et insécurité alimentaire dans la région.
  • La Libye, pays très aride, est particulièrement dépendante de ces réserves, tout comme la Tunisie qui connaît déjà des pénuries d'eau.
  • Le mécanisme prévoit une protection contre la surexploitation et la pollution, avec une présidence tournante confiée à l'Algérie pour trois ans.
  • Cet accord pourrait servir de modèle pour la gestion d'autres ressources en eau partagées au Maghreb et au-delà.
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