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À Bali, la fermeture de la plus grande décharge plonge l'île dans une crise des déchets

Depuis l'arrêt de l'enfouissement à Suwung, les rues de Denpasar se couvrent d'ordures, poussant habitants et commerçants à brûler leurs déchets ou à recourir à des services privés.

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À Bali, la fermeture de la plus grande décharge plonge l'île dans une crise des déchets
Depuis l'arrêt de l'enfouissement à Suwung, les rues de Denpasar se couvrent d'ordures, poussant habitants et commerçantCrédit · HLN

Les faits

  • La décharge de Suwung, ouverte en 1984, traitait 1 000 à 1 200 tonnes de déchets par jour, parfois jusqu'à 1 800 tonnes.
  • Bali produit environ 3 400 tonnes de déchets par jour, dont 52 % ne sont pas traités correctement.
  • On compte au moins 1 000 décharges illégales sur l'île.
  • En 2023, Bali a accueilli 7 millions de touristes, soit plus que sa population de 4,4 millions d'habitants.
  • Les autorités prévoient de fermer complètement Suwung d'ici le 1er août.
  • Une nouvelle usine de traitement d'une capacité de 1 200 tonnes par jour à Denpasar ne sera pas opérationnelle avant plusieurs années.
  • Les contrevenants risquent jusqu'à trois mois de prison et une amende d'environ 2 100 livres sterling.

L'arrêt brutal de Suwung asphyxie Denpasar

Depuis début avril, les autorités balinaises ont interdit l'apport de déchets organiques à la décharge de Suwung, la plus grande de l'île, en application d'une réglementation plus ancienne visant à éliminer les dépôts à ciel ouvert. Cette mesure, censée préparer la fermeture définitive du site d'ici le 1er août, a provoqué un engorgement immédiat des rues de la capitale Denpasar. Les monticules d'ordures s'accumulent sur les trottoirs et le long des canaux, dégageant une odeur nauséabonde qui imprègne les quartiers commerçants et résidentiels. Yuvita Anggi Prinanda, commerçante de 34 ans, constate que les compositions florales colorées disposées devant sa boutique ne suffisent plus à masquer la puanteur. « En tant qu'entrepreneur, je trouve cela vraiment irritant. Certains clients n'ont probablement rien acheté à cause de l'odeur », confie-t-elle, obligée de puiser dans ses faibles bénéfices pour payer un prestataire privé qui évacue les quatre grands sacs de déchets quotidiens générés par son seul magasin.

Brûlage illégal et décharges sauvages: les réponses des habitants

Face à l'absence de solution publique, les habitants se tournent vers des pratiques dangereuses. Dans les quartiers de Denpasar, un foyer sur trois ou quatre brûle ses ordures à l'air libre, comme l'a rapporté un résident à Bloomberg. « C'est à petite échelle, mais cela s'additionne pour former un volume considérable », a-t-il expliqué. Les fumées toxiques ainsi dégagées contiennent des substances nocives pour la santé, selon le RIVM néerlandais, qui a étudié les effets de l'incinération sauvage du plastique. Parallèlement, les dépôts clandestins prolifèrent le long des routes et des canaux. On dénombre déjà au moins 1 000 décharges illégales sur l'île, où environ 52 % des 3 400 tonnes de déchets produites chaque jour ne sont pas traitées correctement. À l'échelle nationale, l'Indonésie génère plus de 40 millions de tonnes de déchets par an, dont seul un tiers est officiellement pris en charge.

Le tourisme, première victime collatérale

Les plages de Kuta, parmi les plus fréquentées de l'île, sont jonchées de détritus qui s'amoncèlent près des hôtels et des espaces publics. La direction de la plage affirme avoir procédé à des nettoyages, mais reconnaît ne pas disposer des moyens suffisants pour traiter l'ensemble des déchets. Un touriste australien présent sur place témoigne: « Il y a énormément de rats la nuit, l'odeur est épouvantable et ce n'est pas beau du tout. » L'impact sur l'image de Bali est immédiat. L'île a accueilli 7 millions de visiteurs l'an dernier, soit bien plus que ses 4,4 millions d'habitants, ce qui exerce une pression considérable sur un système de gestion des déchets déjà saturé. Un responsable environnemental indonésien a souligné que « Bali est la vitrine de l'Indonésie. Si les plages sont propres, le pays est perçu comme respectueux de l'environnement. » La crise actuelle menace directement cette réputation.

Des infrastructures insuffisantes et des délais incertains

Le gouverneur de Bali a annoncé que la construction d'une usine de traitement des déchets à Denpasar, d'une capacité de 1 200 tonnes par jour, devrait débuter fin juin. Mais les autorités préviennent qu'il faudra « plusieurs années » avant qu'elle ne soit opérationnelle. En attendant, l'île reste dépourvue d'alternative crédible à la décharge de Suwung, qui recevait quotidiennement entre 1 000 et 1 200 tonnes, voire 1 800 tonnes lors des pics, bien au-delà de sa capacité nominale. Les sanctions ont été alourdies: le dépôt sauvage ou le brûlage de déchets expose désormais à une peine maximale de trois mois d'emprisonnement et à une amende d'environ 2 100 livres sterling. Mais les autorités admettent que la répression est difficile à appliquer tant que les habitants ne disposent pas d'alternatives viables.

L'Europe durcit ses règles d'exportation de plastique

Parallèlement à la crise balinaise, l'Union européenne renforce cette année sa réglementation sur l'exportation de déchets plastiques vers les pays tiers. L'Inspection néerlandaise de l'environnement et des transports (ILT) a mené une étude prospective sur les conséquences de ces nouvelles règles. À partir de mai 2026, toute exportation de plastique hors UE sera soumise à notification; en novembre 2026, elle sera totalement interdite vers les pays non membres de l'OCDE; et en mai 2027, les exportateurs européens devront garantir que leurs partenaires étrangers traitent les déchets de manière écologique. L'ILT estime probable que les exportateurs néerlandais, parmi les plus actifs au monde, chercheront des contournements: transfert via des pays de l'UE au contrôle moins strict, requalification des déchets en « produits » ou en « combustibles ». Le trafic pourrait se rediriger vers des pays de l'OCDE comme la Turquie, sans pour autant augmenter le recyclage en Europe. L'inspection prévient qu'elle renforcera ses contrôles pour réprimer ces pratiques.

Un avenir incertain entre urgence locale et régulation globale

La situation à Bali illustre les limites d'une gestion des déchets qui repose sur des infrastructures uniques et vétustes, sans plan de transition. La fermeture annoncée de Suwung, si elle est respectée, risque d'aggraver encore la pollution tant que l'usine de Denpasar ne sera pas en service. Les autorités locales misent sur la dissuasion pénale, mais sans offrir de solution concrète aux citoyens, la tentation du brûlage et du dépôt illégal restera forte. À l'échelle internationale, le renforcement des règles d'exportation de l'UE pourrait réduire les flux de déchets plastiques vers les pays en développement, mais il risque aussi de déplacer le problème vers d'autres destinations ou de favoriser des pratiques frauduleuses. La crise balinaise rappelle que, sans investissements massifs dans le recyclage et le traitement local, les déchets continueront de s'accumuler là où les capacités manquent.

À retenir

  • La fermeture de la décharge de Suwung, sans alternative immédiate, a provoqué une accumulation massive de déchets dans les rues de Denpasar.
  • Les habitants brûlent leurs ordures ou les confient à des prestataires privés, faute de service public.
  • Le tourisme, pilier de l'économie balinaise, est directement menacé par la dégradation des plages et l'odeur nauséabonde.
  • Les infrastructures de traitement sont insuffisantes et la nouvelle usine ne sera pas opérationnelle avant plusieurs années.
  • L'UE durcit ses règles d'exportation de plastique, mais des contournements sont anticipés par les autorités néerlandaises.
  • La crise illustre l'urgence d'investir dans des systèmes de gestion des déchets locaux et durables.
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