SNCB maintient le contrat de 3,4 milliards d'euros avec CAF malgré la colère politique et syndicale
La compagnie ferroviaire belge reconfirme le constructeur espagnol pour la plus grosse commande de son histoire, après une suspension judiciaire, attisant les critiques sur l'emploi et la souveraineté industrielle.

BELGIUM —
Les faits
- La SNCB a attribué à CAF un contrat-cadre de 12 ans, d'une valeur de 3,4 milliards d'euros, pour la fourniture de centaines de rames électriques et à batterie.
- Alstom avait proposé une offre inférieure de 107 millions d'euros à celle de CAF, et de 200 millions d'euros à celle de Siemens.
- Le Conseil d'État belge avait suspendu l'attribution initiale en février 2025, après un recours d'Alstom.
- La commande initiale prévoit des véhicules d'une capacité totale de 54 000 places, avec des équipements comme des portes accessibles aux fauteuils roulants et une connectivité numérique.
- Alstom possède une usine à Bruges qui emploie des centaines de personnes, menacées selon les syndicats par cette décision.
- Le contrat AM30 s'inscrit dans le contrat de service public 2023-2032, qui vise à renouveler la moitié de la flotte nationale d'ici 2032.
- La SNCB, créée en 1926, exploite plus de 3 600 km de lignes ferroviaires et a transporté 227 millions de voyageurs en 2022.
- Une grève de 48 heures a débuté le 8 novembre, réduisant le trafic à un train IC sur deux et 20 % des trains L et S.
Un contrat géant sous haute tension
La SNCB a reconfirmé le constructeur espagnol Construcciones y Auxiliar de Ferrocarriles (CAF) comme son fournisseur privilégié pour le renouvellement de sa flotte, un contrat estimé à 3,4 milliards d'euros. Cette décision, prise par le conseil d'administration après une nouvelle évaluation, maintient l'accord malgré la suspension imposée par le Conseil d'État en février 2025. Le contrat AM30, d'une durée de douze ans, porte sur des centaines de rames électriques et à batterie destinées à remplacer le matériel diesel et vieillissant sur le réseau national et transfrontalier. La commande initiale comprend des véhicules offrant 54 000 places, avec des spécifications modernes comme des portes accessibles aux fauteuils roulants, des zones de calme et une connectivité numérique. Ce marché est le plus important de l'histoire de la SNCB et constitue un pilier du contrat de service public avec le gouvernement fédéral pour 2023-2032, qui prévoit le renouvellement de la moitié de la flotte d'ici la fin de la décennie.
Le feuilleton judiciaire et la décision de la SNCB
En février 2025, le Conseil d'État avait suspendu l'attribution initiale à CAF après un recours d'Alstom, s'appuyant sur l'avis de son auditeur qui mettait en doute l'évaluation du marché. La haute juridiction avait ordonné à la SNCB de revoir sa décision. Le conseil d'administration de la SNCB a désormais rendu un nouvel avis, explicitement « basé sur un raisonnement qui tient compte de l'arrêt du Conseil d'État ». Il a invité CAF à poursuivre le partenariat, tout en notant que les trois soumissionnaires mentionnaient un recours aux fournisseurs locaux, et a encouragé le lauréat à « poursuivre cette option ». Malgré cette validation, la polémique reste vive. Alstom avait proposé une offre inférieure de 107 millions d'euros à celle de CAF, et de 200 millions à celle de Siemens. Le PDG d'Alstom Benelux, Bernard Belvaux, avait qualifié le choix initial de « choquant », soulignant l'écart de prix et l'impact sur l'emploi.
Colère politique et syndicale en Flandre
La reconfirmation de CAF a ravivé les protestations, particulièrement en Flandre, où Alstom possède une usine à Bruges employant des centaines de personnes. Les critiques estiment que la SNCB a privilégié une note technique légèrement supérieure au détriment de l'impact économique local. Franky Demon, député et conseiller municipal de Bruges pour le parti chrétien-démocrate, a exprimé sa déception: « Les conséquences de cette décision sont graves. Les conséquences socio-économiques n'ont pas été prises en compte. Pourtant, Alstom n'était pas seulement moins cher, mais aussi un partenaire éprouvé dans notre pays. Aujourd'hui, 600 familles brugeoises apprendront cette nouvelle. » Le ministre fédéral de la Mobilité, Jean-Luc Crucke, a défendu l'indépendance de la SNCB et le respect des règles européennes de passation des marchés, tout en reconnaissant que d'autres critères, comme l'empreinte carbone, auraient pu influencer le résultat.
Un contexte de grève et de tensions sociales
Parallèlement à ce feuilleton industriel, le rail belge est secoué par une grève de 48 heures déclenchée le 8 novembre à 22 heures. Selon les prévisions de la SNCB, seul un train IC sur deux circulera, tandis que seuls 20 % des trains L et S seront assurés. Aucun train P ne roulera, et de nombreuses petites gares ne seront pas desservies. Cette grève s'ajoute à un climat social tendu, marqué par les inquiétudes sur l'emploi dans le secteur ferroviaire. La SNCB, qui emploie des milliers de personnes, doit concilier modernisation de sa flotte et pression budgétaire. La Belgique, premier pays européen à se doter d'un chemin de fer en 1834, compte aujourd'hui plus de 3 600 km de lignes. En 2022, 227 millions de voyages ont été effectués sur le réseau.
Les enjeux d'un choix controversé
Au cœur du litige, la question du prix et de l'impact local. Alstom avait proposé une offre inférieure de 107 millions d'euros, soit environ 3 % du montant total, mais la SNCB a maintenu son choix en faveur de CAF. Le constructeur français a averti que cette décision mettait en péril des centaines d'emplois en Belgique, notamment à Bruges. Dans une lettre adressée au ministre Crucke et aux dirigeants régionaux, le PDG d'Alstom Benelux s'était interrogé: « Comment pouvons-nous promouvoir une offre plus chère sans différencier le score global et avec un impact défavorable sur notre site de production à Bruges et sur l'ensemble de l'industrie ferroviaire belge? » Le conseil d'administration de la SNCB a justifié sa décision en invoquant une évaluation technique et le respect des procédures, mais les syndicats et les élus locaux dénoncent un manque de considération pour la souveraineté industrielle.
Quelles perspectives pour le rail belge?
Avec ce contrat, la SNCB s'engage dans un vaste plan de modernisation, mais les tensions politiques et sociales pourraient ralentir sa mise en œuvre. Le contrat AM30 doit permettre de remplacer des rames vieillissantes et d'améliorer le service, mais la colère des syndicats et des élus flamands risque de peser sur le climat social. Le ministre Crucke a appelé au respect des règles, mais la question de l'emploi et de la production locale reste centrale. Alstom, qui emploie des centaines de personnes à Bruges, pourrait voir son avenir compromis si le contrat est définitivement attribué à CAF. La Belgique, pionnière du rail en Europe, doit désormais concilier impératifs économiques, sociaux et environnementaux. La décision de la SNCB, si elle est maintenue, marquera un tournant dans l'histoire ferroviaire du pays.
À retenir
- La SNCB maintient le contrat de 3,4 milliards d'euros avec CAF, malgré une offre moins chère d'Alstom et une suspension judiciaire.
- Alstom avait proposé 107 millions d'euros de moins que CAF et 200 millions de moins que Siemens.
- Le contrat AM30 prévoit le renouvellement de la moitié de la flotte d'ici 2032, avec 54 000 places dans la commande initiale.
- Les syndicats et les élus flamands dénoncent un choix qui menace 600 emplois chez Alstom à Bruges.
- Une grève de 48 heures perturbe le trafic, avec seulement un train IC sur deux et 20 % des trains L et S en circulation.
- La Belgique, premier pays européen à avoir un chemin de fer, compte 3 600 km de lignes et 227 millions de voyageurs par an.

