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Mouna Hachim fait dialoguer cent figures pour une histoire plurielle du Maroc

L'écrivaine et historienne publie «100 Marocains qui ont fait l'Histoire», un ouvrage qui bouscule les récits traditionnels en donnant voix aux femmes, aux Juifs et aux acteurs des marges.

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Mouna Hachim fait dialoguer cent figures pour une histoire plurielle du Maroc
L'écrivaine et historienne publie «100 Marocains qui ont fait l'Histoire», un ouvrage qui bouscule les récits traditionnCrédit · Le360

Les faits

  • L'ouvrage de 513 pages est publié par les Éditions Le360 en mai 2026.
  • Il est issu d'une série audiovisuelle hebdomadaire diffusée pendant deux ans et demi sur Le360 en français et en arabe.
  • Le livre couvre une période allant de 300 ans avant Jésus-Christ au début du 20e siècle.
  • Seize portraits de femmes, savantes, médecins ou femmes de pouvoir, figurent dans l'ouvrage.
  • L'ouvrage a été présenté officiellement le jeudi 30 avril à Casablanca devant un public d'intellectuels, d'historiens et de journalistes.
  • Les illustrations sont signées Nadir El Arraoui.
  • Karim Serraj, journaliste et chroniqueur à Le360, a modéré le débat lors de la présentation.
  • Il s'agit du dixième ouvrage de Mouna Hachim.

Une fresque vivante qui recompose la mémoire collective

Il est des livres qui alignent des biographies. Et puis il en est d'autres qui, à travers des vies singulières, reconstruisent une mémoire collective. «100 Marocains qui ont fait l'Histoire», de Mouna Hachim, appartient à cette seconde catégorie. L'ouvrage ne se contente pas de faire défiler cent noms illustres ou méconnus. Il propose une autre manière de regarder le Maroc: non comme une histoire figée dans quelques dates, quelques dynasties et quelques batailles, mais comme une longue traversée humaine, faite d'alliances, de ruptures, de savoirs, de résistances et de transmissions. L'originalité du projet tient d'abord à son choix narratif: Mouna Hachim fait dialoguer des figures venues d'époques, de milieux, de religions et de statuts sociaux très différents. Rois antiques, femmes de pouvoir, savants musulmans, penseurs juifs, géographes, médecins, mathématiciens, corsaires, mystiques, inventeurs et stratèges se répondent d'un siècle à l'autre. Ensemble, ils dessinent un Maroc ouvert, complexe, mobile, inscrit dans les grandes circulations de son temps.

D'une série audiovisuelle à une fresque historique

Ce projet est né d'une série audiovisuelle hebdomadaire diffusée durant deux ans et six mois, avec des versions en français et en arabe sur Le360. En devenant livre, il change d'ampleur. Les portraits ont été enrichis, réécrits, replacés dans leur contexte. Chaque chapitre restitue une trajectoire, mais aussi une époque. «Il fallait regrouper ces personnages, les faire dialoguer entre eux parce que, par la force des choses, dans la série, ils peuvent paraître vivre leur vie séparément. Mais là, ils dialoguent entre eux en dépit de l'espace et du temps. Ils montrent que l'histoire du Maroc s'écrit à plusieurs voix», a déclaré Mouna Hachim lors de la présentation. L'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance et les Temps modernes deviennent des espaces de tension où se jouent les équilibres politiques, les conflits religieux, les circulations scientifiques et les métissages culturels. Le livre propose une structuration chronologique couvrant une période allant de l'Antiquité, avec des figures datant de 300 ans avant Jésus-Christ, jusqu'au début du 20e siècle.

Aux origines: un Maroc déjà au cœur des empires

Dès les premiers portraits, l'ouvrage rappelle que le Maroc ancien n'a jamais été une périphérie passive. Baga, roi des Maures au 3e siècle avant notre ère, apparaît ainsi comme l'un des premiers souverains dont l'histoire a conservé le nom. Dans le contexte troublé de la Seconde Guerre punique, il n'est pas présenté comme un chef local isolé, mais comme un acteur diplomatique capable de peser sur les rapports de force entre les royaumes berbères, Carthage et Rome. Mouna Hachim rappelle que le jeune Massinissa, alors en difficulté face à Syphax, trouva en lui un allié décisif: «isolé, en fuite, dépourvu d'alliés, trouva en Baga un appui providentiel; celui-ci répondit à ses prières non par simple pitié mais par lucidité stratégique». L'envoi de «4.000 Maures» permit ainsi à Massinissa «de franchir sans encombre le territoire de Syphax, roi de la Numidie occidentale». Quelques siècles plus tard, Youlian, connu sous le nom de Comte Julien, prolonge cette idée d'un Maroc placé au carrefour des empires. Gouverneur de Sebta, situé entre Byzance, les royaumes berbères et l'expansion islamique, il incarne la puissance des marges. Mouna Hachim écrit: «en 708, Youlian scelle une entente avec le général omeyyade Moussa ibn Noçaïr. Il va même jusqu'à faciliter l'entrée des troupes arabo-berbères en Andalousie, alors sous domination wisigothe, bien que les raisons de sa révolte contre ces derniers restent débattues par les historiens.»

Les femmes, actrices politiques à part entière

L'un des apports les plus forts du livre réside dans la place accordée aux femmes. Non pas comme personnages secondaires, épouses ou mères de personnages célèbres, mais comme actrices politiques à part entière. Kenza al-Aourabiya, surnommée la Volubilitaine, en est l'un des exemples les plus puissants. Épouse amazighe d'Idriss Ier et mère d'Idriss II, elle joue un rôle décisif dans la continuité de la dynastie idrisside. Après l'assassinat d'Idriss Ier, alors qu'elle est enceinte, son statut, ses réseaux et son intelligence politique permettent de protéger l'enfant à naître. Mouna Hachim résume ainsi sa portée historique: «Kenza assura au Maroc la continuité d'une lignée pourchassée en Orient, incarnant à elle seule cette alliance fondatrice entre tribus amazighes et descendance prophétique, et exprimant la profonde interpénétration ethnique, politique et culturelle qui façonne, jusqu'à aujourd'hui, l'identité marocaine.» Atika, descendante d'Idriss II, confirme cette présence active des femmes dans les moments de crise. Au 9e siècle, alors que le pouvoir idrisside vacille, elle intervient auprès des tribus pour restaurer l'autorité dynastique. L'auteure la décrit comme une figure décisive: «Restauratrice d'un pouvoir vacillant, stratège lucide et conseillère écoutée, elle fut, dans l'ombre comme dans la lumière, une actrice centrale, rappelant que l'Histoire ne s'écrit jamais sans les femmes.» Zhor la Wattasside, durant l'interrègne de 1470-1471, gouverne Fès alors qu'Abou Mohammed Cheikh est retenu prisonnier, maintenant l'ordre et exerçant une autorité directe.

Une galerie de portraits ouverte sur la diversité

L'ouvrage se distingue par l'attention portée aux figures peu visibles dans les récits classiques, notamment les femmes, ainsi que par la mise en avant de la pluralité religieuse du Maroc, à travers des personnalités musulmanes, juives et chrétiennes. Il accorde également une place importante aux différentes composantes géographiques du territoire, des zones rurales aux espaces oasiens et montagneux. «Ce n'est ni un panthéon ni un dictionnaire biographique», précise Mouna Hachim, mais «une traversée» qui met en relation des destins parfois éloignés dans le temps pour faire émerger une continuité historique fondée sur les circulations, les échanges et la pluralité. «La liste n'est pas fermée, c'est une liste ouverte», a-t-elle ajouté, laissant la porte ouverte à de futures explorations. Les illustrations de Nadir El Arraoui, qui prolongent l'univers visuel de la série audiovisuelle, renforcent cette dimension pédagogique et ludique. «Le livre s'adresse non seulement aux personnes qui cherchent à approfondir leurs connaissances de l'histoire, mais aussi aux jeunes, grâce à un graphisme qui accompagne le texte et donne un caractère très ludique à l'ouvrage», souligne Karim Serraj.

Une nouvelle étape dans la transmission des récits nationaux

Mouna Hachim, dont c'est le dixième ouvrage, voit dans ce livre une nouvelle étape de son «travail de transmission et de réflexion sur les récits nationaux». «L'histoire n'est pas forcément derrière nous. C'est ce que nous construisons aujourd'hui», nous dit-elle. À travers ce livre, c'est une invitation à «prendre conscience» que l'histoire se construit au quotidien, par des individus dont les actions, aussi modestes soient-elles, ont contribué à façonner le Maroc d'aujourd'hui. «Le but n'est pas vraiment de façonner des modèles, mais de donner envie de découvrir», résume l'auteure. Une démarche qui, au-delà de la simple compilation biographique, propose une véritable réflexion sur la manière dont un espace se construit dans la durée, à travers la diversité de ses acteurs et la richesse de ses héritages. En publiant cet ouvrage, Le360 confirme sa volonté de contribuer à la valorisation du patrimoine culturel marocain. «Le média entend enrichir le secteur des livres par des parutions en phase avec ses valeurs et cette présentation n'est que la première d'une longue série», a rappelé Karim Serraj lors de la présentation à Casablanca.

À retenir

  • L'ouvrage de Mouna Hachim propose une relecture plurielle de l'histoire marocaine, de l'Antiquité au début du 20e siècle, à travers cent portraits.
  • Il accorde une place centrale aux femmes, avec seize portraits, et met en avant la diversité religieuse et culturelle du Maroc.
  • Le livre est issu d'une série audiovisuelle diffusée sur Le360 pendant deux ans et demi, et a été entièrement réécrit pour l'édition papier.
  • Les illustrations de Nadir El Arraoui rendent l'ouvrage accessible à un large public, notamment les jeunes.
  • Mouna Hachim insiste sur le caractère ouvert de la liste des figures, invitant à de futures explorations.
  • Le360, maison d'édition du média en ligne, fait de cette publication la première d'une série dédiée à la valorisation du patrimoine culturel marocain.
Galerie
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