Sénégal: tensions croissantes entre le Président Faye et le Premier ministre Sonko
Une série de limogeages à la présidence et au sein d'entreprises publiques accentue les frictions entre le chef de l'État et son Premier ministre.

SENEGAL —
Les faits
- Le 30 avril 2026, Abdoulaye Tine est nommé ministre-conseiller et porte-parole de la présidence.
- Abdoulaye Tine remplace Ousseynou Ly, militant de Pastef et proche d'Ousmane Sonko.
- Le 2 mai, le président Bassirou Diomaye Faye accorde une longue interview télévisée.
- Dans cette interview, le président Faye évoque des tensions avec le Premier ministre Ousmane Sonko.
- Bassirou Kébé, limogé de la Société nationale des HLM, est nommé secrétaire général adjoint de Pastef.
- Le Pr Ousmane Cissé, proche du Premier ministre, est remplacé à la direction générale de la Santé.
Un remaniement qui ravive les dissensions
La nomination d'Abdoulaye Tine au poste de ministre-conseiller et porte-parole de la présidence, le 30 avril 2026, marque une étape significative dans les tiraillements politiques sénégalais. Cet avocat, ancien coordinateur du think tank "Diomaye Président", succède à Ousseynou Ly, une figure historique du parti Pastef dirigé par Ousmane Sonko. Ce changement à la tête de la communication présidentielle survient dans un contexte de tensions palpables entre le chef de l'État, Bassirou Diomaye Faye, et son Premier ministre. La décision a été rendue publique deux jours seulement après une interview télévisée du président Faye, durant laquelle il a ouvertement abordé les frictions qui minent sa relation avec Ousmane Sonko. Sans détour, le chef de l'État a rappelé son autorité, laissant planer la menace d'une possible révocation de son Premier ministre si la confiance venait à manquer. Ces mouvements sont interprétés par certains militants comme le début d'une "dépastefisation" de l'État. "C'est un ménage à la tête de l'État", commentent d'autres, soulignant une volonté de reprise en main par le président Faye.
L'interview présidentielle, un catalyseur de tensions
Le 2 mai, le président Bassirou Diomaye Faye a accordé une interview de longue haleine à trois chaînes de télévision sénégalaises. Cet entretien a été l'occasion pour lui d'exposer, pour la première fois publiquement et sans fard, les tensions qui entachent sa relation avec le Premier ministre Ousmane Sonko depuis plusieurs mois. Le chef de l'État n'a pas hésité à faire allusion à une possible destitution de son Premier ministre, affirmant qu'il se réservait le droit de le limoger s'il ne bénéficiait plus de sa confiance. Cette prise de parole présidentielle a été suivie de près par le Premier ministre. Le 4 mai, Ousmane Sonko a annoncé qu'il ferait bientôt le bilan de ses deux années à la tête du gouvernement. Au cours d'une intervention téléphonique devant la jeunesse du Pastef, il a également adressé quelques piques au chef de l'État, rappelant son rôle dans la création du parti et mettant en garde contre une "course aux postes". Les observateurs politiques qualifient cette joute verbale de "réponse du berger à la bergère", soulignant la complexité des relations au sommet de l'État sénégalais.
Des nominations qui témoignent d'un rééquilibrage de pouvoir
Au-delà du porte-parole de la présidence, plusieurs autres nominations et limogeages intervenus depuis le début d'avril sont perçus comme des manœuvres visant à rééquilibrer les forces en présence. Bassirou Kébé, précédemment directeur général de la Société nationale des HLM, a été écarté de ses fonctions. Dans la foulée, Ousmane Sonko lui a offert un poste de secrétaire général adjoint au sein de Pastef, démontrant ainsi sa capacité à maintenir son influence. Ngagne Demba Touré, actuel directeur général de la Société des mines du Sénégal et ancien coordinateur du mouvement de jeunesse de Pastef, a salué Bassirou Kébé, le décrivant comme un militant "sincère, véridique et loyal au 'Projet'". Ces éloges visent à renforcer la cohésion interne du parti face aux pressions externes. Parallèlement, le remplacement du directeur général de la Santé, le Pr Ousmane Cissé, un proche du Premier ministre, par Youssouph Tine, a également suscité des remous. Ces changements témoignent d'une lutte d'influence subtile mais constante au sein des institutions.
Les origines du conflit: Pastef et la coalition présidentielle
La victoire de Bassirou Diomaye Faye à l'élection présidentielle de mars 2024 a porté au pouvoir une coalition soutenant sa candidature, mais les tensions actuelles révèlent des divergences profondes, notamment avec le parti Pastef, dont le président Ousmane Sonko est devenu Premier ministre. Avant la présidentielle, Ousseynou Ly, le désormais ex-porte-parole, était une figure influente du secrétariat à la communication de Pastef, jouant un rôle clé dans la gestion de l'image d'Ousmane Sonko. Abdoulaye Tine, le nouveau porte-parole, avait quant à lui envisagé de se présenter à la présidence avec un petit parti, l'Union sociale-libérale (USL), avant de rejoindre la coalition présidentielle avant le premier tour. Cette trajectoire illustre la complexité des alliances et des allégeances politiques. L'interview du président Faye a mis en lumière son rôle central dans la création de Pastef et la paternité de la devise "le don de soi pour la patrie", une affirmation inédite de son pouvoir au sein du parti et de l'État, perçue par certains comme une réponse directe aux mises en garde d'Ousmane Sonko contre une "course aux postes" au sein de la jeunesse du Pastef.
L'enjeu de la communication et de la loyauté
Le remplacement d'Ousseynou Ly, un fidèle lieutenant d'Ousmane Sonko, par Abdoulaye Tine, un cadre de la coalition présidentielle, est symptomatique d'une volonté de reprendre le contrôle de la communication présidentielle. Il s'agit de confier ce rôle à une personne de confiance extérieure au parti dont le président Faye est pourtant issu. Cette stratégie vise à s'assurer que le message présidentiel soit aligné sur la vision du chef de l'État, indépendamment des dynamiques internes de Pastef. La nomination d'Abdoulaye Tine, qui avait rallié la coalition avant le premier tour, suggère une volonté de s'entourer de personnalités dont la loyauté est clairement établie envers le projet présidentiel. Malgré ces manœuvres, l'engagement des militants reste fort. "Mon engagement et ma fidélité au projet de transformation porté par Pastef sous le leadership du président Ousmane Sonko restent intacts", a déclaré un militant, réaffirmant que ce projet "incarne l’espoir et l’ambition d’un Sénégal souverain, juste et prospère".
Un avenir politique incertain
Les récentes décisions présidentielles et les réactions du Premier ministre dessinent un paysage politique sénégalais marqué par des tensions croissantes. La "dépastefisation" de l'État, si elle se confirme, pourrait remodeler la gouvernance et les équilibres de pouvoir. L'avenir politique du Sénégal dépendra de la capacité du président Faye et du Premier ministre Sonko à surmonter leurs divergences. Les prochaines semaines seront déterminantes pour observer si un modus vivendi peut être trouvé ou si la rupture devient inévitable. La question centrale demeure: comment le chef de l'État et le Premier ministre parviendront-ils à concilier leurs ambitions et leurs visions pour le pays, tout en maintenant la stabilité institutionnelle et la confiance des citoyens?
À retenir
- Le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko sont engagés dans une lutte d'influence visible.
- Des nominations et limogeages récents à la présidence et dans des entreprises publiques signalent une reprise en main par le chef de l'État.
- L'interview du président Faye a mis en exergue des tensions latentes et son autorité sur le Premier ministre.
- Ousmane Sonko a réagi en rappelant son rôle dans le parti et en mettant en garde contre la course aux postes.
- Ces événements soulignent les dynamiques complexes entre la coalition présidentielle et le parti Pastef.
- L'avenir politique du Sénégal est marqué par l'incertitude quant à la résolution de ces frictions au sommet de l'État.




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